Féminisation vs. dévalorisation d’une profession

LE CAS DU CORPS ENSEIGNANT

Alors que la dépréciation des métiers féminins s’est étendue aux activités au statut plus élevé dont les femmes ont d’abord été exclues, il est important de se demander dans quelle mesure la capacité d’une profession à résister au déclassement se mesure à son pouvoir d’endiguer le flot de candidatures féminines. Le 6 janvier 2014, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France lançait la polémique dans une Interview avec le Figaro 

« Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de la déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. Un métier féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper des enfants. »

Qu’en est-il dans les faits ? 

Une petite histoire de la féminisation du corps enseignant

En 1923, à l’époque de l’âge d’or du métier d’instituteur, les femmes représentaient déjà 62% de ce corps. La féminisation a été par contre été plus tardive dans le secondaire. En 1930, on comptait 27% de femmes enseignantes. Ce chiffre atteint 58% en 1965. Si les premières femmes à entrer dans le corps enseignant étaient plutôt des célibataires, les femmes mariées n’ont pas tardé à leur emboiter le pas.

La vision, désormais largement répandue, selon laquelle la profession d’enseignante est bien pour une femme, qu’elle correspond à ses qualités naturelles – à savoir éduquer les nouvelles générations, s’est imposée. De plus, l’idée que les femmes se tourneraient vers l’enseignement afin d’avoir plus de temps pour l’éducation de leurs enfants a elle aussi fait son chemin. En outre, puisque dans les années 1970-1980, beaucoup d’enseignantes étaient des femmes de cadres, la rémunération des enseignant.es a parfois commencé à être perçue comme un salaire d’appoint. 

Dès lors, les femmes ont été tenues pour responsables de l’affaiblissement de la position mais aussi des dysfonctionnements de la profession, celles-ci étant souvent accusées de ne pas incarner l’autorité au même titre que les hommes. Pour autant, les femmes sont-elles responsables de la baisse de prestige du métier d’enseignant ?

Le contexte global du déclin du métier d’enseignant

La baisse de prestige des métiers de l’enseignement n’est pas uniquement liée à leur féminisation. La féminisation du métier d’instituteur par exemple, n’est interprétée comme un signe de déclin qu’à partir des années 1960 alors qu’elle s’était produite dès les années 1920. Le déclin du corps enseignant doit être inscrit dans un cadre global : celui de l’allongement de la durée d’études, de la démocratisation de l’enseignement, de la crise de l’enseignement et des vocations enseignantes. Considérer que les femmes sont responsables de la baisse du prestige du métier d’enseignant paraît donc être une assertion caricaturale, ne tenant pas compte du contexte réel d’évolution du métier. 

S’interroger sur les possibles corrélations entre féminisation et dévalorisation de la profession 

Il paraît toutefois important de souligner que l’idée qu’une profession serait dévalorisée par la présence de femmes est généralement véhiculée par des hommes. Antoine Compagnon, dans son interview avec le Figaro, en donne un bon exemple. On retrouve donc cette fameuse idée que « tant qu’il y aura des femmes, le public ne voudra pas croire qu’il faille, pour administrer un bureau de postes, d’autres connaissances que celles d’un marchand de tabac » (Thuillier Guy, Bureaucratie et bureaucrates en France au XIXe siècle, p. 183). 

Force est de constater qu’elle nous renvoie au problème de l’invisibilisation des compétences, qualifications et expériences investies au travail par les femmes dans le milieu du care, l’idée d’une disposition naturelle des femmes à éduquer étant encore largement répandue. Il est par conséquent pertinent de se demander si cette idée de disposition naturelle, associée à celle que le salaire des femmes ne saurait représenter plus que du beurre dans les épinards, n’a pas contribué dans une certaine mesure à la baisse des rémunérations des enseignant.es. En 2014, Patrick Désiré, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats de l’Education nationale Unsen-CGT l’expliquait bien : « dans les années 1980, un enseignant gagnait 2 fois le Smic en début de carrière, ce n’est que 1,3 fois le Smic aujourd’hui ». 

Conclusion 

La baisse de prestige du corps enseignant, loin d’avoir pour seule origine sa féminisation, se doit d’être mis en lien avec le contexte global de déclin du métier d’enseignant, quand il est important de souligner que la corrélation entre féminisation et dévalorisation d’une profession est liée à l’invisibilisation des compétences des femmes et à l’idée que leur salaire n’est qu’un complément de revenu. Il faut toutefois noter que ce corps maintient encore lui aussi son plafond de verre : les hommes étant toujours majoritaires à l’inspection et dans l’enseignement supérieur. 

Références :

Battagliola Françoise, 2000, Histoire du travail des femmes, Paris, La Découverte, Coll. Repères.

Cacouault Marlaine, 1987, “Prof, c’est bien… pour une femme ?”, Le Mouvement Social N° 140, pp. 107-119.

Cacouault-Bitaud Marlaine, 1998, “Egalité formelle et différenciation des carrières chez les enseignants du second degré”, La Revue de l’IRES, N° 29, pp. 95-129.

Cacouault-Bitaud Marlaine, 1999, “Professeur : une profession féminine ? Eléments pour une approche socio-historique”, Genèses N° 36, pp. 92-115.

Cacouault-Bitaud, Marlaine, « La féminisation d’une profession est-elle le signe d’une baisse de prestige ? », Travail, genre et sociétés, vol. 5, n°1, 2001, p. 91-115

Dossier débat : “Trop de femmes profs ?”, Le Monde de l’Education n° 284, septembre (2000), p. 50.

Pech, Marie-Estelle, Interview d’Antoine Compagnon : « Professeur, un métier sans évolution », Le Figaro, 6 janvier 2014.

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